Le Pic de Clocher, 2 473 m, en aller-retour par son versant Nord, sa vraie et unique voie normale d’après l’Ours, qui en rêvait depuis que l’âge, aidant, et avec des équilibres de plus en plus précaires, on lui recommande désormais de ne plus s’aventurer comme jadis sur les crêtes aux profils parfois un peu osés pour les randonneurs peu sûrs de leur technique alpine.
Après une première tentative avortée en
juin 2025, en compagnie d’Hélène, par manque de temps et un dénivelé accru à cause d’un problème de parking situé 165 m plus bas que celui du jour, il croyait avoir suffisamment bien repéré l’itinéraire le plus facile et donc le plus sûr pour accéder au sommet par sa combe Nord. C’est donc sans craindre l’échec qu’il a proposé à Jocelyne et Patrice de l’accompagner dans cette nouvelle aventure. Ces derniers, bien que particulièrement motivés par leur fervent désir d’accéder à tous les prestigieux sommets qu’ils contemplent chaque jour depuis chez eux, ne l’ont cru qu’à moitié lorsqu’il s’est efforcé d’apaiser leurs craintes. Il leur a expliqué que, même s’il n’en avait pas encore fait l’expérience, il était sûr qu’ils en étaient capables et qu’ils ne risquaient pas de s’exposer à un quelconque risque objectif —
fait suffisamment rare en haute montagne pour être souligné.
Malgré la confiance qu’ils ont en l’Ours et leur farouche volonté de mener à bien leur projet, c’est avec détermination, mais encore une part d’incrédulité, qu’ils sont partis d’un bon pas une fois le Duster bien garé grâce à Patrice, laissant la Marmotte vivre sa vie loin derrière eux.
Une fois la partie la plus pentue de cette rude piste d’accès à la combe suspendue de la Cabane du Clocher se gravit à un rythme soutenu. Ils ont eu la surprise de trouver tous les bovins (taureau, vaches et leurs veaux) massés derrière la clôture qui les empêchait de descendre prématurément dans la vallée, malgré la fraîcheur des nuits. Ce n’est pas sans une vigilance craintive qu’ils ont osé forcer le passage, prenant bien soin de ne permettre aucune évasion de ces quadrupèdes à l’amabilité incertaine. Cet imprévu, premier obstacle franchi, ils ont rapidement rejoint la cabane en empruntant le raccourci des bovins, en rive gauche du Torrent du Clocher. Au-dessus, au grand dam de Patrice, ils ont continué par la trace de retour du
projet que l’Ours leur avait soumis :
— « Alain, tu avais prévu de rester en rive gauche, c’est que tu as changé d’avis ? »
— « Oui, car si la logique voudrait que nous restions à gauche, vu qu’au-delà de l’attaque sur la croupe boisée de la longue crête Nord-Ouest — sur laquelle j’ai conduit Hélène et Pascal en
juin 2013 — je ne connais pas le terrain, alors par précaution, je préfère rester prudent en continuant sur le sentier balisé GR® de Pays (rouge et jaune) pour ensuite couper plus haut. Ce sera déjà ça de gagné. »
Sauf qu’une fois parvenus à la vaste zone de glissement de terrain — conséquence des dramatiques intempéries de décembre 2023 —, qui a détruit le large virage à gauche du GR®P vers la Crête de Martinat, ils ont poursuivi sur le sentier vaguement balisé en jaune du Pic du Clocher. Ce sentier, difficile à distinguer parmi toutes les sentes à vaches, passe en aval d’une petite cabane-abri en piteux état, située au bout du sentier en pointillés noirs sur la Top 25 de l’IGN. Au-delà, mal inspiré et quelque peu éconduit par des cairns anonymes, l’Ours, malgré ses doutes, les a embarqués dans une traversée à flanc de plus en plus incertaine. Il a dû revoir sa stratégie sous peine d’échec assuré, d’autant plus difficilement assumable par une aussi belle météo. D’où une redescente inconséquente de 60 m de dénivelé jusqu’à la cote 2 162 m, où le ravin suivant peut se traverser plus facilement. Après la traversée d’un second ravin, ils ont enfin retrouvé le balisage et un sentier toujours aussi mal tracé.
Plus haut, une balise en S sur un rocher invite à poursuivre en effectuant des virages dans un dernier bosquet de mélèzes très pentu mais plus sûr et agréable que de rester dans le fond du talweg. Ils ont rejoint une zone où les mélèzes se raréfient tandis que les cailloux se multiplient, jusqu’à ce qu’il devienne évident qu’il serait plus aisé de progresser en rive droite. Ils ont enfin atteint le très confortable plan herbeux d’une pente moyenne proche de 30°, qui conduit facilement à la crête sommitale, à gauche du sommet. Ce dernier, très facilement rejoint par une large crête ornée d’un cairn et des vestiges ruinés de son ancien signal géodésique, offre une vue imprenable sur tout l’Embrunais, Lac de Serre-Ponçon compris, lorsque la brume ne voile pas le paysage.
Sidérés par l’ambiance dantesque du spectacle versant Sud, Jocelyne et Patrice ont eu bien du mal à accepter de rejoindre l’Ours sur la première antécime Ouest avant de revenir au sommet pour y pique-niquer. La Marmotte les ayant prévenus grâce à la radio — qu’ayant trop perdu de temps à attendre en pure perte que le troupeau de bovins la laisse franchir la clôture en toute sécurité, elle avait décidé de contourner largement l’obstacle par la gauche —, ils pouvaient en profiter pour rester au sommet au lieu de se précipiter pour la rejoindre. Elle redescendrait jusqu’au Duster sans les attendre.
S’en est suivi un inoubliable pique-nique des plus convivial, où l’Ours a eu la larme à l’œil quand Jocelyne lui a montré la photo de ce mythique sommet prise de chez eux, en lui disant :
— « Je n’arrive pas à croire que je suis là-haut ! Il n’y a que toi pour nous permettre d’accomplir ce que nous croyions impossible ! »
— « D’autant que vous ne pouviez pas imaginer que ce serait aussi facile, et que vous ne m’avez cru qu’à moitié quand je vous affirmais que ce serait bien plus facile que les Pics de Boussolenc et de l’Aupillon ! Et réciproquement, c’est grâce à vous que j’ai pu, à plus de 80 ans, faire moi aussi cette première — même si c’est la cinquième ou sixième fois, je ne sais plus que je suis là avec vous, car les fois précédentes c’était toujours par ses crêtes suffisamment escarpées pour limiter le nombre de ses visiteurs — ce que j’ai bien du mal à comprendre aujourd’hui, vu la déconcertante facilité avec laquelle nous y sommes arrivés. Avant de descendre, je vous invite à venir visiter, pour le spectacle qu’elles offrent, les deux premières antécimes Est et Nord-Est. »
S’ils l’ont bien suivi jusqu’au collet suivant, trop impressionnés, ils ont refusé de le suivre jusqu’au sommet de la suivante, où il est quand même monté pour y capturer deux panoramiques. De retour vers eux, ils ont traversé à flanc jusqu’à croiser l’itinéraire de montée, pour descendre plus à gauche dans un terrain certes un peu plus pentu, mais bien ensoleillé, donc sur un sol plus sec et moins herbeux, afin de minimiser le risque d’une glissade incontrôlée .
Le plus pentu descendu, ils ont rejoint l’itinéraire de montée. L’Ours s’est efforcé de suivre le plus possible le balisage jusqu’à l’entrée du mélézin, où il a préféré traverser à gauche pour emprunter le couloir d’avalanches, véritable trouée dans le mélézin, bien plus facile à descendre sur un sol toujours herbeux. Ils ont poursuivi par une diagonale descendante sur les contre-pentes gauches du Torrent du Clocher jusqu’à la cote 2 080 m. D’un commun accord, Jocelyne et Patrice ont accepté la proposition de l’Ours de repasser en rive droite pour continuer quasiment à niveau jusqu’au belvédère de la croix de l’alpage du Clocher. Portés par leur enthousiasme très communicatif, ils ont poursuivi sur presque l’intégralité de cette crête, malgré son côté « raid gaulois » bien plus facile à la montée qu’à la descente. « Bravo Jocelyne, qui tout du long a su garder un moral d’acier ! »
C’était la troisième fois que l’Ours passait par là, mais une première pour tous dans ce sens. En espérant éviter les bovins, ils espéraient rejoindre la route à la cote 1 800 m en poursuivant la crête au-delà de la bosse cotée 1 860 m. Mais c’était sans compter sur une falaise infranchissable de moins de 10 m, non représentée sur l’IGN, dont le contournement les a invités à rejoindre directement la piste de montée, 20 m en aval et en amont de la clôture, désormais libre d’accès, les bovins ne pouvant se résoudre à jeuner devant la clôture étaient remontés sur l'alpage autour de la cabane.
La descente de la route, toujours aussi pentue, a complété une saine fatigue et à leur approche du parking. C’est Patrice qui a mis du baume au cœur de l’Ours :
— « Alain, tu as une sacrée forme ! À peine si nous arrivons à te suivre. Si nous en avons plein les pattes, tu as quand même eu raison de nous conseiller ce singulier retour hors sentier, que nous avons apprécié et sommes heureux de cette découverte. Merci. »
— « C’est bien normal que vous soyez fatigués, car votre moral, votre volontarisme et votre bonne humeur m’ont porté toute la journée. C’est moi qui vous dois le plus grand merci, ne vous y trompez pas. »
Et de réveiller la Marmotte pour leur traditionnel petit goûter. En définitive, comme elle avait suivi le balisage du sentier GR®P jusqu’au glissement de terrain et avait rebroussé chemin sans même chercher à passer par le belvédère de la croix, elle avait préféré la sieste en les attendant, avec presque +700 m de dénivelé au compteur, plutôt que d’abandonner son sac et de descendre par la route jusqu’à ce qu’ils la rattrapent.
En conclusion : Tout le monde était satisfait de cette bien belle journée en altitude. Pour leurs amis, une certaine fierté d’avoir pu accrocher ce sommet, qu’ils ne pensaient pas fait pour eux, à leur palmarès de plus en plus conséquent.
Note : Depuis lors, l’Ours a trouvé sur Internet
cet article sur Altitude Rando qui décrit cette voie normale depuis la Station de Risoul via la Crête de Martinat.
Autres précisions pouvant s'avérer utiles :
VN non explicitée par notre ami Pacou sur son néanmoins excellent Blog Pacou Randos
VN à vocation classique par la combe de la Cabane du Clocher, depuis Brude - Saint-Clément-sur-Durance !?
Sauvegarde des noms de nos fichiers GPX :
Trace de la Marmotte : (2025-10-14 07:46:03 [Suunto App])
Trace de l'Ours : (2025-10-14 07:48:45 [Suunto App])